dimanche 4 juin 2017

Afghanistan # 4: Modestes recueillements

L'oubli est le vrai linceul des morts.

George Sand 

Rosa
Je venais d’arriver en Afghanistan, je ne connaissais pas grand monde, à part Gerry qui m’avait fait enfreindre les règles de sécurité inhérentes et presque imprégnées de force dans votre ADN en Afghanistan, mais je connaissais aussi Emad, un Egyptien qui travaillait pour une compagnie de construction. Comme je ne connaissais pas grand monde, Emad m’avait proposé de le rejoindre à une soirée organisée par Rosa, une Porto Ricaine qui fêtait sa dernière semaine à Kaboul. Elle avait une dernière mission pour son ONG sur le terrain et puis la quille !! 

Elle était heureuse Rosa, elle brandissait le drapeau de son pays sans cesse en l’embrassant et en répétant tel un mantra qu’elle le retrouvera son pays.

Elle est partie le lendemain pour cette foutue dernière mission sur le terrain. Une voiture, un chauffeur et une collègue. Ils se sont fait prendre dans une embuscade, et ont été exécutés dans leur véhicule. 

Jamais je ne saurai si elle avait le drapeau de son pays sur elle quand la kalachnikov lui a explosé la tête.

Brian
Dans mon hôtel journalistique, il y avait un beau jardin, les expats y venaient souvent pour simplement s’y apaiser et rencontrer des gens. Là j’ai rencontré Brian. Il travaillait pour DHL, j’avais travaillé pour FedEx, on avait de quoi tenir des sujets de conversation, il insistait sans cesse pour que j'aille travailler pour lui. 

Brian était plutôt du genre séducteur, mais il ne m’intéressait absolument pas. Néanmoins, il m’envoyait régulièrement des sms pour savoir comment j’allais puisque j’étais partie seule à Mazar dans le Nord. 

Un jour je n’ai plus reçu de sms. Brian s’est pris une balle dans le cœur par son garde du corps à cause d’un différend sur le salaire. L’Afghanistan c'est le Far West; éviter tout conflit, certaines personnes dégainent et tirent plus vite que leurs ombres.

Canada
Aujourd’hui, le gouvernement canadien a publiquement déclaré la guerre à Al Quaida et promis de mettre de l’ordre en Afghanistan contre les Talibans. En contrepartie, les Talibans ont promis le djihad contre les Canadiens. Mon ONG est canadienne. 

Pour en ajouter, une menace d'attentats massifs et imminents est déclarée dans le pays, c’est le « lockdown », ce qui veut dire que personne ne bouge de chez lui. Les bureaux ferment, les gens se calfeutrent. 

Je suis seule à Mazar, j’ai ouvert mon bureau et ai deux afghans sous ma responsabilité. Le dijhad contre les Canadiens, je l’interprète comment ?

J’essaye de contacter la responsable de mon ONG, impossible, elle ne connait pas le degré de la menace pour tout ce qui a trait de loin ou de près avec le Canada et n'est pas en mesure de me donner des consignes précises. Où suis-je en sécurité ? A Kaboul ? A Mazar ?  

Je décide d’aller voir une amie au bureau de l'ONU à Mazar, elle me dit « Nous, on évacue ». Elle me dit qu’un convoi blindé de l’ONU part le lendemain pour Kaboul. Elle a de la place pour nous. Je prépare mes affaires, dis le même pour les afghans qui travaillent avec moi. Et on part le lendemain. 

Un convoi surréaliste. Une première voiture avec des snippers et 3 jeeps blindées qui la suivent. Moi qui avais tant aimé voyager en Afghanistan, je repense à Rosa. Une embuscade peut nous piéger à tout moment. Je serai alerte durant les 8 heures qu'a duré le trajet; scrutant les virages, les collines, les véhicules qu'on croise. Je me croyais invincible mais ce jour là, la paranoïa m'a pourtant vaincu. 

Josy, ma grande sœur
Je travaille maintenant comme volontaire pour les Nations-Unies. Ambiance bien différente des ONG: on travaille dans un  bunker sans fenêtre, on dort dans les guesthouse « certifiés conformes à la sécurité » par l’ONU, on se déplace en voiture blindée et on porte en permanence un talkie walkie duquel on a dû apprendre la langue pour informer toutes les heures le dispatching de sécurité qu’on est toujours vivant. 
Couvre feu; à 22h on doit être chez soi, ou plutôt où ils ont décidé que vous deviez vivre. Il y a un code à utiliser avec son talkie walkie pour confirmer que vous êtes bien dans votre chambre, sinon les sanctions s'appliquent.

Josy était philippine, je partageais son bureau, on était assise l’une à côté de l’autre et pour le boulot on comptait énormément l'une sur l'autre. On avait un chef tyrannique et surtout odieux avec le personnel afghan. Il s’appelait ironiquement « sherif », il était égyptien. Il nous obligeait à travailler quasi 7/7 jours et arriver à 5.30h du matin pour éviter d'emprunter les routes aux heures où les attentats sont les plus fréquents, moi j’étais crevée car enceinte des premiers mois.

Josy et moi, non seulement on avait noué des liens très forts pendant le travail à cause ou grâce à Sherif mais on dormait également dans la même guesthouse. Comme le chauffeur de l’ONU ne nous permettait d’aller que dans certains magasins, on faisait nos courses ensemble. Elle m’a appris à cuisiner philippin.
On partageait toutes nos journées et nos repas ensemble. Nos émotions aussi.

J’avais une admiration énorme pour elle. Elle était là car son le père de ses enfants était parti et ils vivaient maintenant chez sa mère. Elle était en Afghanistan pour subvenir à leurs besoins. Son grand fils refusant d'aller à l’école, elle se levait à cause du décalage horaire à 2-3h du matin pour lui téléphoner et lui ordonner d'obéir à sa grand-mère. Elle me disait que si elle faisait suffisamment d’économie, elle leur payerait des études.

Je l’adorais.

Elle avait peur Josy. Quand on se déplaçait, elle mettait toujours son gilet pare-balles. "On ne sait jamais" me disait-elle. Moi je la toisais gentiment en lui disant qu’elle s’encombrait pour rien, on était en voiture blindée.

Peu après mon retour d’Afghanistan, j’ai appris que la guesthouse où j'avais vécu avec Josy avait été attaquée par les talibans. Les barbares étaient cette fois chez nous. 

J’ai fait des recherches et suis tombée sur un article du NYtimes, qui détaillait l’attaque avec les plans de la guesthouse. Les résidents se sont réfugiés sur le toit, et un certain nombre dans mon ex-chambre qui était à l’écart.

Parmi les victimes, deux femmes sont mortes, une qui a tenté de se sauver et a explosé avec le terroriste qui a déclenché sa ceinture, l’autre exécutée dans sa chambre. Je les connaissais toutes les deux.

Je ne saurai jamais comment Josy est morte, apeurée sûrement, mais le pistolet sur la tempe ou en tentant de se sauver tant bien que mal ? Je n'ai jamais osé poser la question à mes anciens collègues par crainte qu'elle soit indécente. 

Cette question enfouie continue de me hanter tout comme le fait de ne pas avoir pu dire à ses enfants combien elle s’est sacrifiée pour eux et que pour moi aussi, au plus profond de mon coeur, leur maman est toujours vivante.

dimanche 24 octobre 2010

Afghanistan # 3: Kaboul.. ou mes cimetières à ciel ouvert


Je ne me souviens pas d’avoir entendu de déflagration. Un sifflement peut-être, comme le crissement d’un tissu que l’on déchire, mais je n’en suis pas sûr [..]. Puis plus rien. Quelque chose a zébré le ciel et fulguré au milieu de la chaussée, semblable à un éclair; son onde de choc m’a atteint de plein fouet, disloquant l’attroupement qui me retenait captif de sa frénésie. En une fraction de seconde, le ciel s’est effondré, et la rue, un moment engrossée de ferveur, s’est retrouvée sens dessus dessous. Le corps d’un homme, ou bien d’un gamin, a traversé mon vertige tel un flash obscur. Qu’est-ce que c’est?... […] Une surdité foudroyante m’a ravi aux bruits de la ville. Je n’entends rien, ne ressens rien; je ne fais que planer, planer. Je mets une éternité à planer avant de retomber par terre, groggy, démaillé, mais curieusement lucide, les yeux plus grands que l’horreur qui vient de s’abattre sur la rue. A l’instant où j’atteins le sol, tout se fige; les torches par-dessus la voiture disloquée, les projectiles, la fumée, le chaos, les odeurs, le temps [...]
Maman, crie un enfant. Son appel est faible, mais net, pur. Il vient de très loin, d’un ailleurs rasséréné... Les flammes dévorant le véhicule refusent de bouger, les projectiles de tomber... [...] Maman, crie l’enfant... Je suis là, Amine... Et elle est là, maman, émergeant d’un rideau de fumée. Elle avance au milieu des éboulis suspendus, des gestes pétrifiés, des bouches ouvertes sur l’abîme. Un moment, avec son voile lactescent et son regard martyrisé, je la prends pour la Vierge. […] A l’intérieur du véhicule, les corps piégés brûlent. [...] Je les vois hurler des ordres ou de douleur, mais ne les entends pas. Près de moi, un vieillard défiguré me fixe d’un air hébété; il ne semble pas se rendre compte que ses tripes sont à l’air, que son sang cascade vers la fondrière.
L'attentat
Yasmina Khadra


Ces mots, je les ai lus… C’était bien avant Kaboul, c’était bien avant tout ça…. Et ils me sont revenus, comme un mauvais rêve… On imagine en se mettant à la place des choses… et un matin on se retrouve à leur place… La terre a tremblé ce matin là, mais c’était la conséquence de la cruauté des hommes, d’un homme….

Une déflagration…terrible… et puis les sirènes, une immense colonne de fumée noire, le brouhaha de la rue soudainement agitée couvert par le vacarme des ambulances qui vont et viennent ramasser les morts et les semi-vivants… J’avais presqu’oublié que j’étais à Kaboul ; le soleil brillait, c’était un beau matin d’été…

Pourtant, feignez un instant d’oublier Kaboul, elle ne tardera jamais à se rappeler à vous…

Je m’étais levée de bonne humeur, j’avais prévenu ma chef que je travaillerai de ma guesthouse et j’étais partie me commander un café en croisant Isabelle qui se plaignait de devoir retourner pour la 5ième fois faire la file à l’ambassade indienne pour son foutu visa….

Ce qu’on ne savait encore ni l’une ni l’autre c’est que ce coup de téléphone m’aura sans doute sauvé la vie ; je devais être à l’endroit de l’explosion à son moment précis puisque c’était l’heure et mon chemin pour me rendre au bureau, mais aussi que la file à laquelle Isabelle aurait dû se joindre ne serait bientôt plus qu’un amas de corps décharnés…

Au moment où je commandais mon café, un kamikaze a précipité son véhicule piégé sur la file de civiles à l'entrée de l’ambassade indienne et a emporté dans sa quête macabre 60 vies et blessé plus ou moins grièvement 140 personnes… parmi eux des enfants… Pourquoi ?

Pourquoi ? Cette question m’aura obsédé toute la matinée pendant que, sous le choc, je sanglotais, « Pourquoi ? » Pourquoi ces enfants ? Pourquoi cette absence d’humanité ? Pourquoi des civils ? Pourquoi choisir la mort comme porte drapeau ?… Mais le « pourquoi » reste une question rhétorique ici….

Alors vous commencez à faire les cents pas nerveusement comme pour vous mettre en action, comme si ça pouvait y changer quelque chose, tout en étant à l’affut de la moindre nouvelles ; par GSM, à la télévision, à la radio.
Et les nouvelles ce sont des morts qui s’égrainent au fil des minutes tandis que j’observe par-dessus les barbelés entourant mon hôtel cette funèbre colonne de fumée qui commence à s’étendre et s’appesantir sur la ville… Un brasier…

Je la vois clairement aujourd’hui encore cette colonne de fumée… et je les imagine encore clairement ces innocents emportés par les flammes….

Pourquoi ?

J’étais une nouvelle recrue…. Une bleuette comme on dirait dans le milieu estudiantin …
Pourtant quand les murs de ma guesthouse située à quelques centaines de mètres de l’impact ont tremblé et que j’ai croisé le regard des Afghans qui m’entouraient, j’ai tout de suite compris.
Et quand je me suis jointe dehors au groupe de mes amis canadiens, ils m’ont demandé si c’était mon premier attentat… Pas la peine d’être aussi bouleversée parce que je serai rodée au bout du troisième selon eux… Mais moi là tout de suite j’ai pas envie d’être rodée…

C’est donc ça être à Kaboul ? Regarder la fournaise de corps qui brûlent et se dire qu’à la troisième fois je n’en pleurerai plus… Le pire est qu’ils avaient sans doute raison… Ce n’est peut-être pas que vous n’en pleurez plus… vous serez surtout content de ne pas en faire partie…

J’ai rassuré ma famille ; quand on a franchi le cap des 50 morts, je savais que cela passerait dans les nouvelles en Europe… Tous des Afghans… Il faut franchir un certain seuil de sensationnel pour que cela passe au JT… J’ai pas envie de savoir combien d’Afghans valent la vie d’un expat pour faire les titres du 20h en Europe, mais 50 paraissait néanmoins un nombre raisonnable pour briguer dans l’actualité la place de la petite vieille qui s’est faite agressé à Neuilly … C’est horrible ? Oui je sais… Et encore, des horreurs y en a tous les jours et partout …. Peut-être en moyenne un peu plus ici qu’ailleurs…

Et la vie reprend un cours normal…. Pas pour tout le monde, ou pas si normale que ça... J’en peux plus de ces morts, je lis mes mails de sécurité ; le cours normal des choses, c’est dix morts par ci, trois attentas suicide par là, quelques enlèvements…. J’en ai la nausée… Ca me rend de plus en plus nerveuse.

Je la revois cette colonne de fumée, je les imagine ces morts… et je suis chiante, je le sais… J’envoie des mails en Belgique pour dire à quel point je suis mal ; j’aimerais sans doute que quelqu’un vienne me tirer d’ici… et pourtant il n’en tient qu’à moi…
Je me rends compte à quel point j’inquiète tous mes proches, et pourtant, malgré le mal être, je me sens invincible…. C’est une illusion…. Une illusion malsaine…
J’aurais du mal encore maintenant à donner une explication rationnelle sur cela… parce que ce cela est un autre monde…. J’ai peur à Kaboul, mais j’ai été transbahutée dans une autre dimension… le regard des gens qui me comprennent je ne le trouve qu’ici…. Et sans doute nulle part ailleurs … le regard de gens qui ne demandent aucun mot pour capter ce que vous ressentez… qui ont cette même légèreté grave vis-à-vis des monstruosités qui nous entourent…

Je ne vais pas être hypocrite, c’est aussi le danger que je recherche sans doute, cette fièvre qui vous donne l’illusion que vous vivez quelque chose d’intense… et en comparaison la vie ailleurs paraît maintenant vide de sens …
On est au cœur de l’action… On œuvre pour quelque de grand puisque nos vies semblent en valoir la peine… On est frénétique et fébrile à la fois… Invincible et pourtant si fragile…

Le cœur de l’action j’ai pensé l’avoir trouvé, en tout cas son repère de témoins, et il m’a réconforté, réconforté dans ma béatitude malsaine…
Par une entourloupe, j’ai pu loger dans une luxueuse guesthouse de Kaboul pour une bouchée de pain…. Et je me retrouve dans cet hôtel infesté de tous les journalistes et grands reporters du monde entier qui couvrent la guerre d’Afghanistan… Wall Street Journal, CNN, CBS, France2, NY Times, ils sont tous là…. Des plus cons aux plus captivants…

Dès qu’un évènement survient, les GSM se mettent à sonner, les blackberry’s s’activent, la tension monte, et les cameramen sortent de leur tanière pour enfourcher leur 4X4…
Les indics défilent, les filons s’échangent, même les espions viennent au rendez-vous pour alimenter au compte-gouttes les articles qui seront publiés demain dans les journaux occidentaux…

Et on boit des verres, et on fait la fête !… et entre deux verres, les dépêches tombent… Les morts d’accumulent … Tous des Afghans, et donc la plupart du temps trois petites lignes dans les nouvelles de demain…
On écrit vite quelque chose…. Et puis on reprendra bien un verre !…C’est la fête, on est vivant bordel !, et en plus ça aide à oublier où on est…

Parmi tous ces journalistes, Alan.
Alan c’est un océan de tendresse dans un costume d’ours rustre qui est l’encyclopédie Wikipedia à lui seul… il couvre toutes les guerres pour le Wall Street Journal depuis des années qu’il ne compte même plus, et pense même à se trouver un pseudonyme pour être enfin habilité à écrire sur quelque chose de plus léger…
Il en a marre et ça se sent… Il revient à Kaboul après des années à couvrir les dérapages de la Russie… Il a couvert la guerre en Géorgie juste avant de revenir… de revenir dans ce merdier…

Il était déjà là en 2002, il était le collègue et ami proche de Daniel Pearl qui s’est fait enlevé et égorgé en direct par les Talibans…. Ils avaient à deux découvert sur un PC et publié des conversations d’Al Quaida … et c’est son collègue qui s’est fait dégommé…
Je vous parle d’ours rustre mais je devrais vous parlez d’une personne complètement usée, désabusée, désillusionnée, que ses verres de whisky n’arrivaient même plus à griser…
A Kaboul, proche des lieux du crime, le fantôme de Daniel Pearl est revenu le hanter…

Alan faisait partie de mon petit groupe de gens que j’appréciais et avec qui j’aimais passer du temps… Je lui avais relaté mon aventure à l’ambassade belge quand j’avais été me faire enregistrer, consigner je devrais dire…
Le consul m’avait invité à manger le soir même avec d’autres Belges et m’avait avoué que j’étais la grande lauréate du prix de la seule et première belge à être notée sur liste rouge de « high target ». Je devais partie seule dans le nord du pays ouvrir un bureau pour mon ONG… Une petite blonde envoyée seule et sans sécurité en province, je n’y survivrai pas…

J’ai trouvé le soir même un mail d’Alan qui, avec une grande pudeur qui le caractérise, me disait à quel point il était familier avec la mort et la façon dont elle survient en Afghanistan. Il me demandait paternellement d’être prudente, mais surtout de réfléchir… Cet email je l’ai relu des dizaines de fois, comme s’il y avait mis un message codé… Il m’avertissait paternellement du danger, il me disait tout simplement de me barrer, et manifestement, je refusais toujours de comprendre…

Et la vie continue…

En Afghanistan, ça n’étonnera personne, on trouve de la drogue aussi facilement que du produit lessive…. Les poppies se cultivent même dans le jardin des maisons d’expats.
Mais pour une semi-bonne bouteille de vin à un prix décent ; les choses se corsent… Vous avez intérêt à avoir vos propres réseaux… Et cette fois là, on avait eu notre filon en or….

Pour la petite histoire, si les soldats américains ont leur ‘dry-law’ (même la bière sans alcool est suspecte dans leurs camps militaires), les soldats européens sont allégrement fournis en alcool et pinard en tout genre… Et ce jour là on avait décidé d’aller taper dans leur réserve et de profiter de leur caverne d’Ali Baba à prix démocratique. On avait eu, via un journaliste, un pass pour accéder au camp militaire français et faire nos emplettes pour le mois à venir…
On part donc tous ensemble, Tom, moi, Dan le journaliste détenteur de notre sésame et son chauffeur sur la Jalalabad Road, la route qui mène au Pakistan et au bord de laquelle se trouve Camp Warehouse, le camp militaire sous commandement français….
Cette route est un mythe en Afghanistan ; elle draine les morts, elle est jonchée de camions éventrés, de voitures incinérées, elle est en effet une des seules routes qui permet de ravitailler les militaires en poste dans le pays… Les routes du Nord sont impraticables, les routes de l’Ouest passent par l’Iran ; on devinera dès lors pourquoi la Jalalabad Road, la seule artère qui permet au cœur de l’OTAN de battre, est l’objet d’attaques incessantes de la part des Talibans…

On arrive sans encombre à Camp Warehouse, encore 4 check points, 10 murs de sacs de sable à franchir, et la fouille par les soldats français… On plaisante, ça fait tellement plaisir de parler sa langue et c’est tellement surréaliste de faire référence ici à des lieux familiers avec des soldats ankylosés par 20 kilos d’armes; faire référence à des lieux enrobés de douceur et de joie de vivre… L’ambiance est détendue….

Camp Warehouse est un petit village tentaculaire, on reprend donc la voiture pour y trouver notre cellier….
Et tout à coup, la revoilà cette saloperie de déflagration… cette colonne de fumée, cette terre qui tremble, ces regards interrogatifs, et cette réponse qui vient pourtant instantanément ; on ne se demande même pas entre nous s’il s’agit d’un attentat, on se demande juste d’où ça vient… de l’intérieur du camp militaire ? Le dernier check point qu’on vient de franchir ? Sont-ce les personnes avec qui je viens de parler de Bretagne, de Charente et du soleil provençal qui viennent de sauter ?

Les sirènes du camp se mettent à hurler, les militaires s’activent, les chars défilent… J’oserais à peine vous dire que malgré ce branle-bas de combat, on a quand même été chercher nos bouteilles….
Les Canadiens avaient raison, apparemment la bonne nouvelle est que je suis rodée… et l’épicier du camp certainement aussi…

Mais quand on a voulu sortir, un convoi militaire bloquait l’entrée, prêt à intervenir… plus question de bouger et gêner leurs opérations… On gare notre voiture à l’écart et on attend, 30 minutes, une heure et puis deux…Tout ce qu’on peut voir sont les innombrables ambulances qui entrent déposer les blessés ou peut-être les déjà morts à l’hôpital militaire. Mon cauchemar revient.

Je sors de la voiture et décide d’aller voir les militaires français sur le qui-vive, la mitraillette au point, le gilet pare-balles, le casque, les munitions ; on devinerait à peine un être humain sous cette panoplie de matériel de survie… et de mort…
A ce moment précis on ne sait rien… Le seul militaire qui accepte de me parler dans cette ambiance tendue, me parle d’attentat dirigé directement contre eux, d’une probable deuxième salve qui les attend dès qu’ils sortent… de morts, de militaires blessés…. « J’ai peur, on ne sait pas grand-chose de ce qui se passe dehors, j’ai peur pour ma vie, j’ai une famille »… Ca me touche, ça me touche que ce Robocop ose me dire qu’il a peur….

Et la nouvelle tombe… sur la route qu’on empruntait 10 minutes à peine avant l’explosion, un véhicule suicide s’est fait sauter en ciblant un convoi de l’OTAN… 3 civils morts, 12 blessés graves et 2 soldats britanniques qui succomberont de leurs blessures très bientôt…

Trois heures après, quand on a enfin pu sortir du camp, ce sont les policiers afghans qui nettoient la route, qui font la circulation et dévient les véhicules… Tout parait calme ; un accrochage dans le tunnel Reyers… Quatre heures plus tard, tout sera comme avant… Quelques trous en plus sur la route qui s’ajouteront aux autres traces d’explosions passées.

On plaisante dans notre voiture. Ce qui vient de se passer, on n’en parle pas vraiment… parce que justement, parler de quoi ? Dire qu’on est heureux de s’en être sortis au regard des morts est presqu’indécent… dire que c’est horrible, ben on le sait tous… on sait ce qui se passe ici… on les connait les horreurs… Donc, on peste sur les embouteillages… Même si chacun dans notre coin, on sait qu’à dix minutes près, on sautait avec…

Le soir dans mon hôtel « journalistique », je vide enfin mon sac avec Nadene, elle est journaliste indépendante et a couvert l’évènement. Elle était sur place une heure après l’explosion, elle me parle de morceaux de chair, de restes identifiables d’êtres humains, de voitures disloquées…
Au dernier moment, la voiture suicide s’est jetée sur un épicier du bord de la route, c’est lui et des familles venues faire leurs emplettes qui ont explosé…

Pourquoi ?

Et on trinquera avec les bouteilles qu’on vient d’acheter… J’ai risqué ma vie pour ces bouteilles, elles valent bien qu’on les sirote entre amis… Ca rime à quoi ? A rien, c’est Kaboul… C’est inénarrable…

On continue nos conversations à la fois graves au regard de ce qui nous entoure, et légères pour feindre l’oubli … On se serre les coudes… Quand je vous disais qu’on ne trouve ça qu’à Kaboul….. On y est presque passé, mais surtout il y a des victimes innocentes, cette colonne de fumée, et je suis ici à faire la fête comme si tout ça était normal… Quelques artifices pour occulter la question cruciale de savoir ce qui nous retient ici…
Rien n’est grave, on ne meurt de toute façon qu’une seule fois…

On a tous les nerfs à fleur de peau… Quand je me suis tapée une salmonelle, la médecin allemande de l’hôpital est tombée dans mes bras et s’est mise à pleurer…. Elle me disait de prendre soin de moi… mais à ce moment là, c’est pas vraiment moi qui semblais avoir besoin de réconfort…

samedi 30 août 2008

Afghanistan # 2 : Kaboul ou mes bunkers à ciel ouvert

Did you see the frightened ones?
Did you hear the falling bombs?
Did you ever wonder why we had to run for shelter
When the promise of a brave new world
Unfurled beneath a clear blue sky?

Did you see the frightened ones?
Did you hear the falling bombs?
The flames are all long gone, but the pain lingers on


Goodbye blue skies

David Gilmour & Roger Waters, 1979


Ca m’aura pris du temps d’écrire cette deuxième partie... du temps, et de l’énergie que j’ai perdue depuis longtemps… depuis que je suis ici en fait … c'est-à-dire une éternité.

J’ai passé une année de ma vie à voyager, à contempler les merveilles du monde, l’Afghanistan en est une, un magnifique pays, mais contrairement à tous les autres pays que j’ai pu voir, l’Afghanistan est une sangsue, elle s’attache à vous, mais vous suce de l’intérieur.


J’ai une relation ambiguë avec l’Afghanistan. Une relation d’amour-haine. Demandez-moi si j’aime ce pays, et vous obtiendrez une réponse totalement différente selon la seconde où vous me posez la question. Est-ce que je connais l’Afghanistan serait une première question plus appropriée, parce qu’aucune personne étrangère à ce pays ne peut réellement affirmer connaitre l’Afghanistan.
C’est un pays underground, on n’en perçoit que la surface. Si je capte 1% de ce qui se passe autour de moi, je peux m’affirmer chanceuse… ou naïve.

Et cette dernière affirmation est sans doute ma plus grande frustration.
L’impression que j’ai depuis les 3 mois que je suis ici, cette éternité, est qu’on m’a parachutée au milieu d’ONG, de bureaux des Nations-Unies démultipliés a l’infini (UNAMA, OCHA, UNOPS, UNDP, UNHABITAT, UNHCR, WFP, FAO, ….), d’agences humanitaires bataillant tous et toutes pour obtenir les fonds nécessaires a la reconstruction d’un pays dans lequel personne ne vit vraiment … de militaires, de compagnies privées remplies d’expats à la recherche de dollars et contrats juteux, de diplomates, de journalistes, de semi-légionnaires, d’espions… mais ca aurait pu être n’importe où ailleurs qu’en Afghanistan.


Je vis dans des bunkers à ciel ouvert. Autour de moi, ce sont des barbelés, des murs barricadés, des sacs de sable, des gardes armés de Kalachnikovs, des portes blindées, des sasses de sécurité, des grillages, et des armes encore. L’extérieur, où je ne suis pas autorisée à m’aventurer à pieds et que je ne vois qu’à travers les vitres des voitures que j’emprunte, est une succession de checks-points, de barrières, de fouilles, de kalachnikovs encore, avant de pouvoir rejoindre un autre bunker. Je passe ma vie entre des barricades, j’ai l’impression constante de vivre en résidence surveillée. Ma liberté et l’horizon me manquent, me manquent énormément.


J’ai très vite été prise de lassitude, mes yeux sont fatigués… maintenant la peur aussi m’a gagnée. Elle ne se manifeste pas constamment, mais elle est là, refoulée mais vivante. Je me suis prise pour un cow-boy en arrivant ; ce ne sont pas les menaces qui m’empêcheront de vivre… mais ici, le quotidien vous
enseigne que les menaces ne sont pas toujours que des menaces.


Je suffoque, et cette sensation est accentuée sur le plan physique par la chaleur, les 50c au soleil (je dors quasiment avec mon ventilateur dans les bras… quand j’ai la chance d’avoir de l’électricité), et la poussière omniprésente qui forme un brouillard au-dessus de la ville alors que le ciel est d’un bleu impeccable.

Sous les Talibans, les gens étaient tellement pauvres et désespérés qu’ils ont coupé les arbres longeant les artères pour se chauffer l’hiver. Aujourd’hui Kaboul est un désert triste de poussière, l’air en est rempli à 75%, à majorité de la poussière fécale qui se pose partout, à commencer par la nourriture, ce qui rend tout le monde malade. Quand je fais ma lessive, mes vêtements qui trempent dégagent une odeur d’égouts ; on se sent sale en permanence.


Quand je suis arrivée à Kaboul, j’ai fait la connaissance d’un groupe de québécois, ils ont été ma bouffée d’oxygène tout le temps qu’ils ont été là… Parmi eux, Gerry, un semi-mercenaire dans son genre, en Afghanistan depuis de longs mois, contestataire (il a passé un bref séjour en prison au Congo pour avoir tenter d’organiser une manifestation contre Mobutu) et baroudeur dans l’âme ; on ne pouvait que s’entendre.


Grace à lui, j’ai pu avoir l’illusion d’une autonomie toute relative les premiers jours. Il a été mon garde du corps pour les 300 mètres qui séparaient mon hôtel de l’épicier du coin, que je m’autorisais à parcourir à pieds et qui avaient un goût de perm au milieu de ma séquestration forcée.

Mais même pendant ces instants volés, la réalité vous rappelle à l’ordre. Check list avant de s’aventurer dans la jungle urbaine : de bonnes chaussures au cas où vous devez vous échapper en courant, vêtements confortables et de grosses chaussettes pour passer un éventuel hiver au cas où vous vous faites kidnapper, une lampe de poche, un couteau et vos médicaments essentiels dans le sac, votre GSM allumé et chargé ; car si on vous kidnappe, il est le seul moyen de localisation du moment qu’on ne vous le confisque pas et qu’il reste en état de marche.

Ca parait surréaliste au début, puis on s’y habitue. Enfin, pour les filles, ne jamais oublier son voile, et passer au peigne fin le moindre morceau de chair apparent.

Ca aussi ça m’a paru surréaliste au début, … mais je ne m’y habitue toujours pas.


Avec Gerry, j’ai eu l’impression de faire les 400 coups. Même si mes 400 coups en Afghanistan sont bien différents de ceux de Truffaut ; marcher dans la rue le soir, faire le tour de Kaboul à moto malgré les avertissements répétés de mon consul belge, se promener dans les parcs… mais me faire prier de déguerpir illico par 6 barbus aux airs de Talibans menaçants, partir voler dans leur mini jet au-dessus de Kandahar (qu’on atteindra jamais ce jour là parce que Madame Bush était en visite en Afghanistan et les vols prohibés au dessus des villes).
Au bout de deux semaines, j’avais fait plus en Afghanistan que la grosse majorité des gens présents depuis de longs mois.


Avec lui, j’ai aussi pu assister à un mariage afghan organisée dans un des nombreux « wedding halls » de Kaboul. Il y a une chose qui se construit plus rapidement et en plus grand nombre que les mosquées ici, ce sont ces « wedding halls ». Des énormes tours de verre ornées de néons multicolores, qui rivaliseront peut-être avec Las Vegas un jour, et qui s’appellent toujours « Paris quelque chose ». Paris, c’est classieux partout, même à Kaboul. Les tours de verre, les Afghans les adorent et en sont fiers. Ca fait Manhattan, ca fait cité moderne.

Dans le centre de Kaboul, il y de nombreux bâtiments en verre de plusieurs étages… fictifs, parce que si on les regarde de derrière, c’est le vide, le vide entouré de vitres façon gratte-ciel new-yorkais. Des faux buildings en quelque sorte.

Les mariages c’est comme pour tout le reste de la vie afghane : hommes et femmes séparés. Comme dans les restaurants, c’est séparé par un rideau. Dès leur adolescente, les garçons et les filles ne rentreront plus jamais en contact. Ils deviendront des étrangers l’un pour l’autre. Les parents respectifs négocieront un mariage respectueux, et les épouses et époux se rencontreront pour la première fois dans leur lit conjugal.

Je n’ai jamais eu l’occasion d’en parler avec une Afghane, mais bien avec certains de mes collègues afghans qui ont peur des filles comme on aurait peur d’un monstre extra-terrestre. Sur le plan physique, ca génère des frustrations. J’ai entendu parler plusieurs fois de soirées pendant lesquelles des lady boys se déguisent en femmes et effectuent des strip-teases pour assouvir les envies charnelles de leurs amis hommes. Sur le plan émotionnel, j’ai entendu des histoires de garçons détruits quand la fille dont ils sont tombés amoureux est forcée de se marier avec un autre. Les suicides qui en résultent ne sont choses exceptionnelles.


L’Afghanistan a beau se vendre comme étant une république islamique moderne, la condition de la femme est restée lamentable. Par exemple, si une fille se fait violer, c’est elle qui ira en prison. Dans les provinces, les filles qui se marient deviennent l’esclave de leur époux. Interdites de travailler, elles dépendent uniquement du bon vouloir de leur mari qui peut décider unilatéralement de divorcer et réduire son ex-femme en clocharde, mendiante et éternelle honte pour sa famille. Il n’est pas rare non plus de voir des fillettes de 10-11 ans devenir la seconde ou troisième épouse d’un vieillard libidineux. En dehors de Kabul, 95% des femmes que j’ai pu voir portent encore la burqa. Elles hantent les villes comme des fantômes. Qui oserait s’en approcher ? Moi-même elles me font peur…



En tant que femme occidentale, j’appartiens à un troisième genre. Un troisième genre qu’on tolère... ou qu’on tolère à peine.

Je ne compte plus les regards dédaigneux que je reçois des hommes de la rue, le nombre de mains qu’on a refusé de me serrer. Je me suis faite jetée du zoo de Kaboul comme une malpropre par la police parce que mes bras n’étaient pas couverts et « choquaient » les enfants. Bien sûr c’est entièrement de ma faute, c’est évidemment à moi de m’adapter… mais c’est un écart de culture que je ne parviens pas à franchir… Accepter et me soumettre… ou partir.

Je jauge le prix de mon droit d’exister à part entière tous les jours.


Je ne m’intégrerai sans doute jamais complètement ici. Les possibilités de rentrer en contact avec la population sont, de par les mesures de sécurité draconiennes, quasi-inexistantes.
On travaille pour aider des gens qu’on ne côtoie pas par peur de se faire enlever et/ou tuer. Ca reste du travail de bureau, même si on veut se faire croire qu’on fait du travail de terrain. Pas tout le monde évidemment, mais la majorité.


De par ce fait, les expats et les Afghans ne se connaissent pas, ou très peu. Et quand on ne connait pas, on imagine, et l’imagination est sans limite. Ici les expats sont tous perçus par l’essentiel de la population comme des espions à la solde du gouvernement américain, des ennemis. Donc on s’impose. J’ai l’impression constante de m’imposer.

Quand j’expliquais ca à un Afghan qui a passé sa jeunesse aux Etats-Unis, il me disait que je devais essayer et essayer encore, forcer les choses, que les gens comprendront un jour. Moi j’ai le sentiment d’une relation amoureuse à sens unique. L’un ne veut pas ou plus, l’autre force. Et je suis fatiguée d’être celle qui force.


Ces idées fausses génèrent des rumeurs qui dans un contexte normal se limiteraient à des problèmes de réputation. Dans un pays comme l’Afghanistan, les rumeurs deviennent des problèmes de sécurité. Et personne ici ne plaisante avec la sécurité.

A Mazar, ville du Nord où je suis basée, n’existe qu’un seul restaurant où l’on sert de la nourriture internationale et de la bière ; le seul endroit de toute la province où les expats ont l’occasion de sortir. Pourtant mon collègue afghan m’a averti qu’il est vu par les gens de Mazar comme un haut lieu de luxure. C’est, selon leur imagination, un bordel où les expats boivent, baisent, se droguent, … bref un endroit satanique. M’y faire voir trop souvent, c’est jouer avec ma vie. Tout se sait, ou plutôt tout s’imagine, et très vite. Une fille qui travaille en relation étroite avec les haut-gradés de l’armée a vu sa photo apparaitre comme « wanted » sur un site internet lié aux Talibans. On l’a sortie illico du pays en attendant que cela se tasse.

L’anonymat est un concept qui n’existe pas en Afghanistan : une amie qui travaille à Jalalabad s’était installée dans la ville depuis quelques heures à peine que la police venait l’avertir que sa tête avait été mise à prix par les Talibans. On se doit d’être sur nos gardes en permanence, même si on ne sait finalement jamais d’où et quand le danger viendra…

Je ne suis pas certaine que j’ai envie de voir ma photo sur un site islamique, ni même que j’ai envie de savoir combien je vaux dans les mains des Talibans. La question est plutôt de savoir comment je vis entre-temps ?


Le danger non seulement existe mais s’immisce dans votre vie la plus intime. Pr exemple, le patron de l’hôtel ou je séjournais à Kaboul a appelé personnellement mon collègue afghan pour se plaindre de mon comportement inadéquat. Cet homme, je le croisais tous les jours. Nos rapports étaient ce que j’avais cru être chaleureux. Je lui demandais régulièrement des nouvelles de sa famille, je m’essayais à quelques phrases ratées en Dari qui le faisaient sourire. Pourtant je ne suis jamais qu’une pute occidentale à ses yeux. Je suis une pute parce que j’ai laissé entrer des amis masculins dans ma chambre, dans mon seul « chez moi » à Kaboul. Mais si je suis vue comme une pute, je deviens aussitôt un cafard à éliminer. Je ne serais pas la première fille assassinée pour de telles raisons en Afghanistan. Pourtant, j’ai besoin d’air. J’ai besoin d’un semblant de vie normale.


Mes moments de bonheur ici c’est quand je voyage. Ca n’étonnera personne. Des que j’ai pu, j’ai repris la route. J’ai ressorti mon appareil photo, j’ai retrouvé mon sourire que je croyais éteint, et je me suis sentie vivre. Les rares moments où j’ai où j’ai pu entrer en contact avec les Afghans étaient pour moi inoubliables. C’étaient des rires, des enfants qui se bousculaient pour être devant l’objectif, des phrases échangées dans toutes les langues qu’on puisse imaginer, des invitations à partager les repas ou simplement le thé… des moments de pure humanité, des moments qui m’ont fait aimer l’Afghanistan et oublier toutes ses difficultés.


Je me souviens pourtant de mes collègues restés barricadés dans la voiture m’accusant de mettre leur vie en danger, et de mon chauffeur me sommant de rejoindre le véhicule sur le champ. Pourquoi ? Parce que les commentaires fusaient en pashto ou dari m’accusant d’être dépravée car non accompagnée d’un chaperon mâle… Je capte 1% à peine de ce qui se passe autour de moi… Et les 99 autres pourcents, je préfère souvent ne pas les connaitre.
Mais la sécurité toujours… Dans un autre contexte, je serais restée malgré tout, cette naïveté qui me fait penser que tout dialogue, que tout rapprochement reste possible. Ici, c’est jouer avec sa vie. Sur cette même route où je me suis arrêtée prendre le thé, se sont faits tuer deux membres d’ONG une semaine plus tard… Dans la ville où l’on se rendait se sont fait fusillés dans leur chambre d’hôtel trois membres d’ONG 4 jours après que nous soyons partis. On n’en parle pas dans les journaux occidentaux parce que ces gens qui se font tuer sont pour la grande majorité des Afghans qui travaillent pour des organisations internationales.


On est là pour aider l’Afghanistan, mais la vie d’un Afghan n’intéresse personne. Plusieurs kidnappings et meurtres d’Afghans qui travaillent pour des organisations internationales par semaine. Ils sont des cibles faciles, et en me rendant visible, c’est leur vie que je mets en danger.


La notion de responsabilité prend une toute autre dimension ici.


Je vous parlais dans mon blog précédent de spotters, de gens qui donnent des renseignements sur les expats pour qu’on les kidnappe. Un de mes collègues afghans me disait : « tu sais, Gaele Jan, si tu te fais enlever demain, ma vie est ruinée, parce qu’en étant avec toi, soit je me fais enlever aussi, soit je ne me fais pas enlever, et on va m’accuser d’être celui qui t’a vendue. Dans les deux cas, je suis perdant ». Risquer sa vie ici, se rendre visible, c’est risquer plus que sa propre vie.

Je peux décider de fuir devant le danger demain ; pas les Afghans avec qui je travaille. Pas les Afghans qui travaillent pour nous « les espions à la solde du gouvernement américain ».


La situation sécuritaire s’empire de jour en jour, quasiment d’heure en heure. Pourtant, on est tous des grenouilles. C’est comme ca qu’on s’appelle entre Français. Jetez une grenouille dans de l’eau bouillante, elle tentera de s’échapper. Trempez une grenouille dans de l’eau froide que vous chauffez progressivement, elle ne se rendra compte de rien jusqu’au moment où elle mourra. On ne veut pas y croire, la situation empire, mais on ne veut pas savoir.


Les morts et les détails de leur mort, j’en suis informée par des rapports de sécurité que je reçois plusieurs fois par jour. Et je ne compte plus le nombre de mails que je delete au fur et à mesure. Ca reste irréel, ca reste des chiffres. J’ai la plupart du temps deux réactions par rapport à ca. Soit je les lis de façon complètement détachée parce que « cela n’arrive qu’aux autres », soit je les delete directement sans même les ouvrir, parce que je sais que cela peut m’arriver à moi aussi, parce que je suis fatiguée de tous ces morts, parce que c’est l’Afghanistan, et parce que je n’ai plus envie qu’on me rappelle sans cesse que je suis moi aussi en Afghanistan.


Les Américains et leurs alliés sont en guerre dans ce pays depuis bientôt 7 ans, mais tout le monde a oublié cette guerre. Cette guerre que personne ne gagne, et que personne n’est sur le point de gagner. Les Talibans ont laissé croire aux Américains qu’ils avaient vaincu, il y a 7 ans. Entre-temps, ils ont été patients, se sont retirés au Pakistan, se sont réarmés, se sont re-entraînées, se sont multipliés, et sont plus forts que jamais. Ils font leur come-back, et on s’en sent juste témoins. Victimes aussi.


C’est une chose que j’ai apprise aussi ici. Qui est l’ennemi ? Depuis combien de temps on n’est plus habitué à avoir un ennemi ? Un ennemi est un concept qu’on voit que dans les blockbusters américains. Le méchant, le gentil. J’ai grandi dans un monde non-dichotomique, dans un monde complexe,… qui est « L’ennemi » en Europe ? En Afghanistan, je me sens Rambo. J’ai un ennemi, ce sont les Talibans. Ca parait surréel. Pourtant ils sont là.


Je suis revenue à Kaboul aujourd’hui après une semaine passée dans le Nord. Quand je suis revenue au bureau, j’ai retrouvé tous mes collègues afghans avec une barbe. Au début, je les toisais : « c’est quoi cette dernière mode ? ». Au bout de plusieurs heures, ils m’ont expliqué que les Talibans avaient réinvesti Kaboul, qu’ils arrêtent les voitures sur les routes, battent les femmes sans burqa et les hommes sans barbes.


A la base militaire de l’aéroport de Kabul, les militaires me disent que les Talibans ont encerclé Kaboul… ils nous observent des montagnes environnantes… On sait que quelque chose va se passer… On ne sait juste pas quand… Plus aucune route qui mène à la capitale n’est considérée comme étant sans danger… Les talibans y font exploser les convois militaires, les convois de police, les camions acheminant les marchandises, les voitures d’ONG…


Depuis que je suis ici, j’ai évité de quelques minutes deux attaques suicide, et une de mes connaissances s’est faite fusillée par les Talibans… Ca vous remet les idées en place…. « A quelle place ? » est une question qui mériterait un « post » à elle toute seule...

lundi 16 juin 2008

Afghanistan #1: Kaboul; on plante le décor!

Ce matin comme tous les matins depuis que je suis arrivée, je me suis réveillée en me demandant ce que j'étais venue faire dans ce merdier…. Et de merdier on peut en parler, puisque depuis que j'ai posé les pieds à Kaboul, je souffre de ce qu'on appelle ici ironiquement et pudiquement la "air-borne fecal dust disease"; une infection des voies respiratoires due à la poussière d'égout que les habitants de Kaboul inhalent a longueur de journée…. Fièvre tenace qui vous fait grelotter même sous les 45 à 50 degrés kaboulais, voies nasales complètement contaminées… Il paraîtrait même que je dois me considérer chanceuse de ne pas encore avoir les poumons attaqués.

A Kaboul, c'est la merde jusque dans l'air qu'on respire….

Mon voyage en Afghanistan ; il a débuté à l'ambassade afghane en Belgique, où j'ai eu l'honneur d'être reçue par le frère du Commandant Massoud en personne.

Première leçon de savoir vivre afghane, si vous venez pour demander un visa (ce qui ne me paraissait pourtant pas si incongru dans une ambassade), préparez vous a une petite heure de discussion autour d'un thé (pardon, une dizaine de tasses) sur des sujets aussi variés que Justine Hennin, Roland Garros, la littérature afghane (ouf, j'ai réussi à citer 3 auteurs qui ont éclairé le visage du consul d'un large sourire!), la météo, et j'en passe… avant d'en arriver à la raison principale de votre visite que vous risqueriez presque d'avoir complètement oubliée passée la 5ieme tasse de thé…

Je me suis même demandée un instant si le rôle du consul n'était finalement pas de tester la santé mentale des gens qui voulait se rendre dans son pays…

Il est vrai que, moi-même, je questionne souvent mon degré de folie.. et, je dois l’admettre, ...encore plus depuis que je suis arrivée!

En tout cas, j'ai du paraître très crédible (ou seulement à moitié folle) aux yeux de Massoud-frère parce qu'avant de partir il m'a écrit une lettre à remettre à son ami le gouverneur de Mazar (ou je serai basée), pour que ce dernier assure ma protection…. YYYEESSS! Ca aura sans doute été mon heure la plus productive en terme d'intégrité corporelle future….

Avant de quitter Monsieur Massoud, et surtout après m'être assurée que mon visa se trouvait bien dans mon passeport, j'ose quand même lui demander si l'insécurité est aussi réelle en Afghanistan que ce que les journaux (et en passant l'ambassade de mon propre pays) ont l'air de dire ; ce à quoi il me répond "personne ne peut évidemment vous assurer à 100% que vous n'allez pas être enlevée ou exploser sur une bombe"… Pour la prochaine fois, je me rappellerai que c’est par là que j'aurais du commencer…

Je vous passe les détails de ma tache laborieuse suivante qui est de savoir comment entasser une année de fringues et autres babioles utiles (ou parfois beaucoup moins) sans dépasser les satanés 20 kilos autorisés, ... mais finalement l'opération s'est résumée (par souci de minimiser les complications en nombre déjà amplement suffisant) en un quasi transfert de mon sac a dos vers mon trolley…. Et ce simple changement d'emballage vous fait sentir que les choses deviennent sérieuses… gloups… J’aimais bien mon look de baba cool en tongs, moi !!

Arrêt et nuit a Dubaï. Le lendemain matin je partage le taxi avec Devin, un Américain qui travaille pour l'armée… Quand je lui demande comment est Kaboul, il me répond de ne pas penser à Kaboul tout de suite, car ce sur quoi je dois maintenant me concentrer, c'est trouver mon chemin dans le Terminal 2.

Je comprends tout de suite de quoi il veut parler quand ses tableaux d'affichage annoncent toutes des destinations aussi fun que Bagdad, Kigali, Mosul… ou Kaboul.. Cent milliards de check points de sécurité plus tard (je ne sais toujours pas si c'est par peur d'attentat ou simplement pour empêcher les passagers de faire marche arrière quand arrive leur 156ieme crise d'angoisse.. J’apprendrai d’ailleurs plus tard, qu’effectivement, certains n’ont jamais pu aller plus loin que Dubaï, pris de questionnements (légitimes) soudains..), je me retrouve dans les tax-free entourée exclusivement de gorilles rasés et tatoués dont les muscles suintent de partout… Ai-je vraiment la carrure pour être ici?

Vous pensez que l'aéroport de Dubaï est le temple du shopping de l'électronique? Et bien détrompez vous! On a dû vous parler du Terminal 1… parce que ce qui se vend dans le terminal 2, c'est de la poudre à lessiver, des brosses a dents, du shampoing, du fromage, etc., et beaucoup, beaucoup d'alcool…. Bref tout ce dont vous avez apparemment besoin pour survivre dans des destinations pareilles! Il manquait que le Prozac… ils devaient être en rupture de stock le jour où j’y étais j'imagine….

Dans l’avion qui m’emmène en Afghanistan (le plus vieux dans lequel j’ai jamais été) j’essaye de me rappeler que j’ai peur de voler... ça me permet de me concentrer sur autre chose que le fait que, pour une fois, j’ai encore plus peur d’arriver...

Atterrissage à Kabul et première expérience de ségrégation ; je suis la seule personne de sexe féminin dans l’avion... et évidemment la seule à devoir me cacher sous un voile pour sortir. Je sens tout le poids de celui-ci lorsque, rejoignant Devin, un sentiment d’infériorité ou même de honte me prend à la gorge. Pourquoi dois-je me masquer ?

Ce voile, je n’arrive toujours pas à m’y habituer... J’ai beau me répéter que le revêtir est un geste de respect culturel, je n’arrive pas à faire abstraction de la subordination qu’il représente.

Il est mon pire ennemi ici.

Pourtant, tout le monde vous dira que les Afghans ont un immense respect pour la femme. D’ailleurs dans le bus qui emmène les passagers vers le terminal, le chauffeur s’est levé soudainement, a hurlé sur un bonhomme assis sur un des sièges... et lui a sommé de me léguer sa place... On apprend les bonnes manières à la dure ici !

Mais si l’Afghan me respecte en tant que femme, alors, qu’il respecte aussi ma liberté...

Un employé de l’ONG pour laquelle je vais travailler est sensé m’accueillir, mais je ne vois personne... Je suis la foule vers un parking où tous les occidentaux retrouvent leur chauffeur personnel, mais à part les regards insistants des Afghans qui m’entourent, je ne vois plus que le vide qui se fait autour de moi. Un chauffeur de taxi me propose de m’emmener à mon hôtel. Zut, je n’ai pas lu les mesures de précaution élémentaires.... Est-ce aussi une façon d’enlever les expats ici ?? Je préfère finalement demander conseil à un des seuls visages pales encore présents, qui finalement me propose d’emprunter son chauffeur pour rentrer...

Voyager seule ici est du suicide, selon lui... Et “by the way, welcome to Kabul”!!

J’arrive dans les bureaux de « Peace Dividend Trust » et rencontre pour la première fois mes collègues. Les bureaux sont magnifiques, décorés par une compagnie locale, et au sommet du « Kabul Business Centre », un des seuls buildings de Kaboul doté d’un ascenseur (et ouais, un ascenseur, ça en jette ici !!). Cette tour de verre est aussi considérée par des consultants en sécurité que j’ai rencontrés plus tard, comme un des targets les plus faciles de Kaboul... Mais quelqu’un peut-il me dire ce qui n’est pas dangereux à Kaboul ?

Apres cette courte visite, on me conduit à mon hôtel et on m’annonce que je ne suis pas autorisée à sortir seule, et dois impérativement être accompagnée d’un des chauffeurs de l’ONG. Pas de chances, c’est leur jour de conge. J’ai toute l’après-midi pour contempler les barbelés ourlant le mur de ma Guest House, et me demander si un jour, c’est pas moi qu’ils empêcheront de partir et de fuir....

Une des choses que j’aurai vite apprises à Kaboul, est de ne jamais demander ce que vous êtes autorisés à faire... De toutes façons, la réponse sera toujours la même : « rien », et au cas ou vous seriez pris sur le fait, vous pourrez toujours rétorquer que vous ne saviez pas....

Le lendemain matin est un jour intéressant, puisque c’est le début de mon « Personal Security Training » donné par deux anciens des Nations-Unies et armée. Ils ont aussi travaillé en Irak... Au début, vous faites « woaw !! Tough guys ! », mais après deux semaines à Kaboul, je me suis vite rendue compte qu’ici, absolument tout ceux qui travaillent dans des compagnies privées, ont déjà travaillé en Irak.

Les restes encore fumants des guerres américaines rapportent des milliards de dollars à nos compagnies occidentales, et les compagnies de construction ou de conseil en sécurité se ruent comme des mouches dans cet immense merdier qu’est l’Afghanistan.

Autour des verres d’alcool des nombreuses soirées d’expats, ce sont des contrats de millions de dollars qui se négocient, et, en général, c’est celui qui aura réussi à terminer la soirée sans s’écrouler mort saoul (un sport national parmi les expats ici) qui décrochera le jackpot !

Les cartes de visite s’échangent dans tous les coins ; j’ai moi-même beaucoup de mal à tenir ma liste de contacts a jour, et surtout me souvenir à quelle soirée j’ai bien pu rencontrer ce Ryan, ce Mike ou ce Steve...

Bref, revenons à cette formation sur la sécurité à Kaboul... Par où commencer ? Le choix est vaste : les vols, la criminalité, les mortiers, les grenades, les attaques suicides, les incendies, les kidnappings, les mines anti-personnel, les mines anti-chars, les tirs de mitraillette en pleine rue, etc. etc. etc... et aussi ce qu’on appelle ici les dommages collatéraux... Pour vous donner une idée ; si seulement 20% des attaques suicides visent les civils comme moi, 80% des victimes sont des civils comme moi !

On vous conseille d’ailleurs à Kaboul de fuir les convois de l’armée comme de la peste.... Quand les chars américains pointent leur nez dans les rues de la ville, tout le monde change de route... vous n’avez pas envie d’exploser (même par solidarité) avec eux. 250 mètres est d’ailleurs la distance de sécurité minimum que mon chauffeur se doit de respecter avec ces chers soldats... J’ai jamais été pro-armée, mais quand je les vois passer, j’ai vraiment de la peine pour eux…

Ce que les gens ont l’habitude de dire ici, c’est « de toutes façons, si je saute, c’est que j’étais au mauvais endroit, au mauvais moment »... Ok, le seul problème est que personne n’a une idée précise de ce qu’est le mauvais endroit, ou le mauvais moment...

Commençons donc par là, tiens, les explosions, les tirs et les attaques suicides... Depuis une semaine, les gens s’attendent à une vaste attaque suicide sur Kaboul. Les e-mails de sécurité et les sms affluent.... Certains ne sortent plus de chez eux. Je ne suis moi-même plus autorisée à circuler la matinée. J’arrive au bureau aux environs de 6 h du matin. Les restaurants les plus fréquentés par les expats se vident car tout le monde sait que si attaque il y a, ils seront les premiers visés.

L’hôtel où loge le personnel des Nations-Unies (et où se trouve une des seules piscines de Kaboul bien appréciée le weekend) voit son taux d’affluence chuter...

La plupart des gens ont encore en tête l’attentat à l’hôtel Serena en février. L’hôtel était fréquenté par les expats pour sa salle de gym, et considérée comme la place la plus sure de Kaboul, car gardée par l’armée. Pourtant, des Talibans ont réussi à s’infiltrer de l’intérieur, et ont tiré sur tout le monde. Je connais pas le nombre exact de victimes, mais depuis ce jour là, je connais au moins 5 personnes (dont des gens sensés représenter la diplomatie) qui ne se baladent plus sans leur 9 millimètres en poche (un flingue ici s’achète plus facilement qu’un rouleau de papier toilette). Les raisons de légitimer leur port d’arme sont toujours les mêmes : c’est eux ou c’est moi… et pour une fois, je ne peux pas vraiment leur donner tort…

Les restaurants sont hyper surveillés, chaperonnés par du personnel de sécurité armé jusqu’aux dents, les fouilles sont systématiques (bien que le personnel n’a pas le droit de fouiller les femmes... si je compte bien, c’est +/- 50% d’efficacité perdue, non ?), certains restaurant émettent leur propre carte de membre, d’autres ont des snippers logés sur des mezzanines... J’ai aussi appris de source confidentielle que des restaurants fréquentés de Kaboul ont un stock de grenade sous leur bar, au cas où... Les consultants en sécurité qui les auditent, ont bien du mal à leur faire comprendre que, oui, en cas d’attaque ils feront effectivement exploser tous les insurgents (appelés ici « AGE » ou « Anti-Government Elements »), mais aussi tous leurs clients...

A Kaboul, on ne fait pas dans la dentelle...

Pour les voitures, c’est plus ou moins pareil... J’ai déjà eu l’occasion de monter a bord de voitures du personnel de sociétés privées américaines... Au volant, le chauffeur ; à ses cotés, le « shooter » armé de ce qui ressemble a une kalachnikov...

Est-ce bien raisonnable me direz-vous ? Et bien, je me suis souvent posé la question.. et trouvait cela très très ridicule au début... Mais une chose qu’absolument tout le monde (sources officielles et indépendantes comprises) s’accorde à dire, c’est que la situation en Afghanistan ne fait qu’empirer ; et que 2008 sera la pire année en terme d’attentats, enlèvements et victimes depuis le début de la guerre. Les chiffres sont là ; le nombre d’attaques suicides par mois a augmenté de 30% en 2007 versus 2006, et de déjà 50% en 2008 versus 2007.

Les raisons sont multiples et assez complexes... et pour compliquer le tout, la situation sécuritaire est très volatile (i.e. : un rapport sur la situation sécuritaire aujourd’hui, ne vaudra plus rien demain...) et très fragile.

Une constante : c’est toujours la communauté internationale (au sens large) et les locaux qui travaillent pour elle qui sont visés.

2000 menaces directes de mort par mois en moyenne...

Un court métrage sur la condition de la femme dans l’Islam par un réalisateur néerlandais ; et la communauté internationale en Afghanistan morfle, des caricatures de Mohammed au Danemark ; la communauté internationale en Afghanistan morfle, un soldat américain qui tire sur le coran en Irak ; la communauté internationale en Afghanistan morfle, des tirs ratés (ou pas) par les Américains au Pakistan ; la communauté internationale en Afghanistan morfle, des arrestations massives de membres supposés d’Al Quaida à Bruxelles ou à Londres ; la communauté internationale en Afghanistan morfle.... Au bout d’un moment, ça vous rend très alerte sur ce qui se passe partout dans le monde...

A l’intérieur du pays ; c’est toujours la guerre dans le Sud, et grosso modo le bordel partout ailleurs...

Les Taliban sont toujours bel et bien présents, continuent de brûler les écoles pour en empêcher l’accès aux filles, continuent de menacer les villageois, et continuent de provoquer des attentats dans les villes.

Pendant l’hiver ils se cachent dans les montagnes, et la neige rend leur accès vers les villes plus difficiles... en été, ils sortent de leurs tanières, et c’est pourquoi les mois chauds en terme de température comme maintenant, sont aussi considérés comme les plus chauds en terme de risque...

Les gens qui travaillent dans les campagnes rapportent des histoires horribles. Le gouvernement afghan a récemment opéré un programme de désarmement massif, confisquant les armes de tous les villageois... Super !

Mais qui leur assure leur sécurité en contrepartie ? Personne ! L’armée américaine ? Non plus... Les seules choses qu’ils semblent faire, d’après les ONG présentes sur le terrain, sont d’arriver de temps en temps en convoi militaire, arrêter une personne soupçonnée de complicité avec les « AGE », et repartir... Conclusion : les Taliban font des raids sur les villages, torturent les enfants en face de leurs parents, exécutent quelques personnes pour le show... et les villageois n’ont d’autres choix que de rallier leur cause pour protéger leur famille... La situation volatile du Pakistan fait aussi le lit des Taliban qui y recrutent des soldats pour se battre en Afghanistan... Les extrémistes islamistes pakistanais (les Talibans pakistanais) ont d’ailleurs annoncé publiquement il y a quelques jours qu’il allait venir faire le Jihad en Afghanistan pour nettoyer le terrain des soldats américains… La frontière entre les deux pays est un véritable foutoir... Qui oserait dire que la guerre est finie?

Les attaques de mortiers et autres missiles sympathiques… Qui a entendu parler d’un bombardement simultané sur l’aéroport de Kaboul, Herat et Kandahar mi-mai ? Personne ? Et pourtant, ça s’est reproduit.... et de quoi s’est t-on rendu compte ? Que les missiles n’avaient par été tirés des villages environnants comme à l’habitude (si j’ose dire), mais à des kilomètres de distance avec missiles indétectables par nos chers C-130 belges (oui, les belges assurent la sécurité de l’aéroport de Kaboul… enfin surveille une petite tour de contrôle, elle-même dans un lieu déjà surveillé.. mais bon)... Qu’est ce qu’on remarque ? Que les missiles sont fabriqués en Chine et vendus à bas prix aux Taliban, la conclusion n’est pas difficile à tirer …

Les militaires font face à des ennemis de mieux en mieux armés... Et la guerre est maintenant meilleur marché… En tout cas, d’un côté… qui n’est pas forcement celui qu’on souhaiterait…

Aussi, tout le monde fait sa prière avant d’emprunter la route qui relie le centre ville à l’aéroport de Kaboul...

Les mines… Comme si les mines laissées par les Russes ne suffisaient pas ; les Talibans se chargent d’en replanter chaque jour.... Avant de prendre sa voiture vers les campagnes ; toujours appeler les services de sécurité pour connaître la situation... Une autre source ? Demander aux gens qui vivent dans la région... le seul problème est que si le gouvernement investit dans le déminage d’un terrain, il se l’approprie illico... Les villageois préfèrent dès lors se taire s’ils soupçonnent la présence de mines aux alentours de leurs champs...

Autre chose : ne jamais être le premier á emprunter une route le matin ; ça parait égoïste, mais vous préférez que cela soit une autre personne que vous qui saute sur la mine fraîchement placée la veille… Tous solidaires… dans certaines limites…

Quoi d’autres ? Les enlèvements ? Pour être honnête, c’est ce que toutes les organisations internationales redoutent ici, et ça fait flipper tout le monde.

Est-ce un risque réel ? Si on ne prend en compte que les civils internationaux (excluant donc le staff local encore plus vulnérable et dont les enlèvements sont encore plus fréquents), il y a en moyenne un enlèvement toutes les deux semaines. La règle est simple. Un enfant vaut $10,000, un staff local $20,000 et un expat un million de dollars !!! Si la presse s’en mêle, vous devenez célèbre... et votre prix augmente... Pas difficile dès lors de comprendre pourquoi plus personne n’en parle (règle numéro 1, passer tout enlèvement sous silence), pas difficile non plus de comprendre que dans un pays oú le salaire mensuel moyen d’un flic ou d’un prof est de $100, vous êtes un ticket d’entrée sur le nirvana.... Si vous êtes pris, préparez vous á être battus, violés (en général plus les hommes par soumission que les femmes), ... et revendu trois ou quatre fois, ce qui rend vos recherches encore plus difficiles. Si on apprend qu’un gouvernement d’un pays X a payé la rançon, bingo ! Tous les expats de ce pays X sont menacés en tant que source de cash facile...

Comment cela se passe ? C’est pas de l’amateurisme... Au prix que rapporte un enlèvement, on a de quoi payer beaucoup de monde pour l’organiser, ou menacer beaucoup de monde (votre entourage, votre collègue national directe, votre chauffeur..) pour obtenir les renseignements nécessaires... Comment ils opèrent ? Avec ce qu’on appelle des « spotters »… La seule autre fois oú j’ai entendu parler de « spotters », c’était en Afrique pour designer les personnes chargées de repérer les lions ou les tigres lors de safaris dans la brousse… Ici, c’est á peu près pareil, sauf que cette fois, c’est moi le tigre…

Qui sont ces « spotters » ? Le mendiant au coin de votre rue, la personne qui vous ouvre la porte á votre bureau, l’épicier d’en face lorsque vous osez traverser la rue pour aller acheter votre savon, etc. … Ca rend parano… et la seule chose que vous puissiez faire pour éviter de vous faire attraper est de ne jamais prendre d’habitude. Aller au bureau á des heures différentes chaque jour, ne jamais emprunter la même voiture, la même route ou fréquenter les mêmes endroits… Bref, on vous oblige á pimenter votre vie… adieu le train-train quotidien.. chaque jour est un nouveau jour… et pour des raisons bien multiples dans une ville comme Kaboul !

Bref, je me rends compte que j’ai déjà été très longue pour ne serait-ce que planter le décor. Le prochain post, c’est promis, je vous raconte comment on vit tout ça, et je vous parlerai de tous les gens merveilleux que j’ai déjà eu la chance de rencontrer…

Et si je me réveille tous les matins en me demandant ce que je suis venue foutre dans ce merdier… Je vous assure, je me couche tous les soirs en me demandant comment je vais rester saine mentalement pendant un an en Afghanistan !

vendredi 13 juin 2008

World Trip # 29: Philippines

To be coming soon

In the meantime, the pictures:

Philippines I

Philippines II
Philippines III

World Trip # 28: Timor Leste

To be coming soon

In the meantime, the pictures:
Timor Oriental
Timor Oriental II

World Trip # 27: Indonesia

To be coming soon: Bali, Flores, Sumba, Timor

In the meantime, the pictures:
Bali
Sumba I
Sumba II

World Trip # 26: China, Thailand, Malaysia & Singapore

To be coming soon

In the meantime, the pictures:
China - Chengdu
Malaysia - Tioman Island I
Malaysia - Tioman Island II
Kuala Lumpur & Singapore

mercredi 11 juin 2008

Burma: 2.4 million people = 1 + 1 + 1 + 1 + ……+ 1 human beings

As everybody knows, the cyclone Nargis struck Burma on 2 and 3 May 2008

Current estimates suggest that 2.4 million people were affected.

1.3 million people are estimated to have been reached so far by International NGOs, the Red Cross and the UN.

Official figures as of 16 May state that 77,738 people have been killed and 55,917 remain missing.

This means that more than a million of people are still in need of shelter, food and clean drinking water…

….and are basically dying…. under our eyes….

Where are the soldiers and police? They were very quick and aggressive when there were protests in the streets last year though…

In the meantime, International NGOs are experiencing greater difficulties in entering the country; visa requests in some cases have been pending for up to three weeks. Some International NGOs report problems in accessing the affected areas, with reports of organizations being turned away at police checkpoints despite authorization and unexplained withdrawals of authorization.

When I was in Burma 1.5 years ago, I was in the region destroyed by the cyclone and met those people…. Those victims are not just anonymous numbers to me and I can prevent myself from remembering those faces…. every single day….

2.4 million people = 1 + 1 + 1 + 1 + ……+ 1 human beings

And here are some of them:

Burma Pictures I

Burma Pictures II

The monks in those pictures are from Mandalay... some certainly took part in the protests of last year

Carnet de route 2

Carnet de route 4


mardi 19 février 2008

World Trip # 25: Tibet, colonie chinoise ensanglantee (part III & last: sad conclusions)

Preacher man, don’t tell me, heaven is under the earth.
I know you don’t know what life is really worth.

Its not all that glitters is gold; half the story has never been told:
So now you see the light, stand up for your rights

Most people think, great God will come from the skies,
Take away everything and make everybody feel high.


But if you know what life is worth, you will look for yours on earth:

And now you see the light, you stand up for your rights.


Bob Marley and Peter Tosh, 1973.

On est le 31 décembre, ce soir, même si je n'ai pas vraiment la tête à ça, c'est réveillon! On est au milieu de nulle part, on va donc devoir s'improviser une petite fiesta avec ce qu'on a à portée de mains... pas grand-chose.

Passant par hasard devant un magasin de spiritueux, je rentre acheter une bouteille pour trinquer avec mes acolytes. Tout étant en chinois, j'attrape celle qui me parait avoir le plus bel emballage. Mes goûts esthétiques sont certainement à remettre en question: ce fut un infâme brandy asiatique à 58 degrés qu'on digérera, et re-digérera pendant plusieurs jours...

Tenzin nous a réservé une table dans un restaurant du coin. Diner de réveillon : boudins d'intestins de mouton et poumons de yack grillés. Je serai la seule à terminer le plat quand les autres se seront aperçus que, non, il ne s'agissait pas de champignons... burp...

Suite du programme : la discothèque locale tibétaine et ses danses traditionnelles.

Entre chaque performance, un monsieur loyal, avec un faux air de "Star'Ac" et un enthousiasme qui dénote de l'atmosphère ambiante, introduit le spectacle suivant. Le public tibétain, extrêmement pudique et plein de retenue, reste totalement impassible. Qu'à cela ne tienne, avec Karen, l'Allemande, on décide de mettre un peu d'ambiance en se ralliant aux danseurs sur le devant de la scène. On sera aussitôt rejointes par Sebastian et Renato en furie, … et pas une seule esquisse de sourires des spectateurs.

Quand le présentateur, manifestement sous amphet's, réapparait, il doit être en train de parler de nous car on se fait chaleureusement applaudir par la salle.

Ouf ! Un moment, je suis dit qu'avec mes conneries, tout ce que je serai parvenue à faire sera de les choquer, ou bien pire les insulter !

Il fait toujours aussi froid, et même ici c'est pas la peine d'espérer le moindre chauffage.

C'est la première fois de ma vie que je me retrouve en discothèque habillée de trois couches de polaires et bonnet à commander, via Tenzin, verres d'eau chaude après verres d'eau chaude apportés par des serveuses en mini-jupe et T-shirt moulant. Je ne sais pas si ce sont elles et le présentateur, ou bien les clients qui se sont trompés d'endroit, mais il y a un certain décalage que je ne saisis pas...

Je me rends au bar demander, seule et téméraire cette fois, mon 53ième verre d'eau chaude. Le barman ne comprend évidemment rien de ce que j'essaye de commander. Bientôt, c'est tout le staff qui vient m’entourer pour tenter de deviner ce que je veux, complètement hilare. Comment expliquer « verre d'eau chaude » par des gestes ? Tout ce que je peux faire est rire avec eux de moi-même, et repartir bredouille.

Je profite de mon escapade pour faire un détour par les toilettes; tout aussi traditionnelles que les danses : une pièce avec 3 trous creusés les uns à côté des autres. L'un d'eux est occupé... ooops... sorry... La fille me sourit et me fait signe de rentrer.. Ce sera la première fois de ma vie aussi que je me retrouve à uriner en groupe... La pudeur tibétaine est ailleurs et ça doit faire partie de mon apprentissage de la culture locale j'imagine....

Retour dans la salle. C’est au tour du public de danser. Les spectateurs, tous en anorak, envahissent la scène, et c’est parti pour quelques pas de danse régionale !

On tourne en cercle en croisant et décroisant les jambes, sorte de sardane tibétaine.

J’interromps quelques personnes pour leur demander de me montrer comment faire, mais chacun prend ça très au sérieux, et visiblement je les déconcentre ! Désolée, j’ai compris ; je vais me contenter d’imiter en cessant de les perturber…

Fin de la musique, tout le monde rejoint sa place calmement et silencieusement, et les danseurs professionnels reprennent possession de la scène. Les Tibétains ont décidément une conception très particulière de ce qu’est sortir danser en boite!

On rencontre un autre groupe de voyageurs et se joint a leur table. Leur guide est assis à mes côtés. Je suis en train de lui parler lorsqu’il s’écroule soudainement de sa chaise complètement ivre… Ok, il a probablement raison, il est l’heure de rentrer…

A notre hôtel, on a enfin une douche... d’eau froide, mais une douche ! J’en profite le lendemain pour me laver les cheveux ; cette fabuleuse idée me vaudra une superbe coiffe de stalactites qui ne dégèlera pas de la journée…Dreadlocks de glace a la tibétaine.... Yeah Man !


On s’approche de Lhassa, la route qui serpente les montagnes devient moderne et praticable.

Moi, le visage collé à la vitre, j’ai le vague à l’âme… des massacres et des horreurs plein la tête... Je suis en train de me demander combien de familles tibétaines ont été réquisitionnées, combien ont souffert, combien ont péri pour construire cette putain de route sur laquelle je suis en train de faire ma putain de petite ballade touristique…

Dans la jeep, on n’arrête pas de me demander ce que j’ai..

Mais bordel!!! A-t-on vécu la même chose ? A-t-on vu le même Tibet ? J’ai pas simplement cauchemardé... comment cela se fait-il que cela ne leur saute pas aux yeux ? Suis-je trop sensible ? Ont-ils perdu leur humanité ? Suis-je trop émotive ? Trop bouleversée ? Le monde tourne t-il réellement rond ?

Qu’est ce que j’ai ? Existent-ils des mots assez forts pour leur dire ce que j’ai ? Si oui, j’ai beau les chercher, je ne les trouve pas… alors comme beaucoup (trop), je préfère encore me taire: nothing, I’ve got nothing…

Arrivée à Lhassa, tout le monde est profondément déçu par la modernité et la pollution de la ville. De l’ancienne capitale tibétaine ne subsiste réellement que le Potala perdu au milieu du trafic. Qu’est-ce qu-ils s’imaginaient ?


Pendant tout ce voyage, dés que j’en ai eu l’occasion, j’ai rejoint Tenzin et nos chauffeurs tibétains pour les assommer de questions sur le Tibet. Quand j’ai demande à Tenzin ce qu’il pensait que nous, Occidentaux, on pouvait faire pour changer la situation, il m’avait répondu : « Je ne sais pas Gaele, poste nue devant le Potala avec une pancarte « Free Tibet » ».

S’il savait a quel point je mesure l’amertume qui se cachait derrière cette réponse narquoise… et encore, qui suis-je pour prétendre être en mesure de comprendre une seule once de son amertume ?

Le lendemain, ambiance d’excitation pour la visite du Ô combien énigmatique et fantasmagorique Potala. On sera parmi les derniers à le voir en entier ; en mars, les autorités chinoises vont fermer définitivement sa partie supérieure.

Moi, je ne me sens pas à l’aise. Je me demande ce que je fais là à payer une entrée au gouvernement chinois pour visiter des lieux qu’ils ont effectivement envahis, mais qui ne leur appartiennent pas…
Des lieux qu'ils exploitent et rentabilisent avec mon aide.

Et comme une petite conne, je suis le troupeau. Et on peut parler de troupeau ; des hordes de touristes bruyants et imposants, pour la plupart Chinois en terre conquise, entre lesquels se faufilent difficilement et discrètement des pèlerins tibétains.

Mais bon sang, laissons les en paix !!
Laissons leur au moins le droit de venir méditer, dans le calme et la sérénité, dans cet asile qui fut jadis le leur!! Pardon qui est toujours le leur...

Qu'est ce qui leur reste? Qu'est ce que les Chinois leur ont laisse?

Qu’est ce que je fous ici à photographier ces vestiges dont j’ai l’impression de violer l’intimité et salir la mémoire ? Les Chinois ont chassé le propriétaire, on piétienne sa maison.

Plus aucun «Tashi delek », j’ose même plus croiser le regard des Tibétains… Que pensent-ils de moi? Que je cautionne tout ça?

Tout ce qui reste du pouvoir tibétain au Tibet, c'est pas grand chose; un musée envahi de touristes en tongs en été, et beaucoup, beaucoup de soldats chinois dont la présence m'indispose.

Je ferai l'effort de suivre la visite en entier, même si je ne rêve que d'une chose, c'est de m'enfouir en courant! Par respect pour Tenzin, dont je n'arrive pas à transpercer les pensées, et qui joue son rôle de guide jusqu'au bout.
Que cache son regard? De la fierté de pouvoir nous montrer la richesse culturelle de son peuple? De la rancœur? J'imagine qu'il espère aussi nous faire prendre conscience à quel point les Chinois ont torpillé son pays... mais moi, je suis au bord de l'indigestion....

Tenzin, probablement conscient de mon inconfort, ne cesse de venir me demander ce que je ressens en voyant le Potala…. De la tristesse, Tenzin, énormément de tristesse…
De la honte aussi, mais je ne lui dirai pas.

Dans le Potala, aucun portrait, aucune référence, aucune mention du 14ième et actuel Dalaï-Lama; il n’existe plus, il a été effacé, tout simplement éradiqué par la censure chinoise.

D’après Tenzin, celui-ci aurait annoncé qu’il ne se réincarnera pas en Tibétain, mais aura les yeux bleus et les cheveux couleur or. Une façon déguisée de dire qu’il n’y aura pas de 15ième Dalai-Lama en terre tibétaine tant que celle-ci restera chinoise. Certains disent aussi qu’il sera le dernier. A sa mort, une page de l’histoire sera définitivement tournée. La Chine pourra continuer d’écrire seule la suite…

Lors d’une de mes nombreuses conversations avec Tenzin, il m’a expliqué que les jeunes générations ne parlent plus tibétain. Ils veulent tous devenir comme les Chinois parce que les Chinois veulent eux-mêmes devenir comme tout le monde, c'est-à-dire le parfait petit Occidental capitaliste, un GSM dernier cri à la main, la télécommande sur MTV dans l’autre.

La Chine a entamé sa dernière phase de conquête ; elle aspire le Tibet de l’intérieur, et il n’y a aucune possibilité de marche arrière…
Surement que la perte de la culture tibétaine se serait de toutes façons produite nonobstant la Chine…Avec combien de massacres en moins ?


L'après-midi, Tenzin tout excite me demande de pouvoir me parler en apparté. Il m’explique que Sebastian et Renato lui ont promis de lui procurer de faux documents pour le faire sortir du pays, et veut savoir ce que j’en pense… Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?? Je lui réponds que d’après moi c’est impossible, ou si c’est possible, cela ne se fait pas aussi facilement en une nuit. « C’est bien ce que je pensais » me répond t-il, avant de me tourner pudiquement le dos plein de tristesse et déception…

Croyant à une (très) mauvaise plaisanterie, je vais trouver Sebastian et Renato qui m’expliquent qu’ils connaissaient des officiels qu’ils pourraient soudoyer pour obtenir un faux passeport argentin. Super ! Et ils le font sortir comment du pays ? Il est fiché maintenant. A pied ? Via l’Inde, le Népal ? En tant que Tibétain, Tenzin n’a de toutes façons pas droit à des documents de voyage ou très difficilement. Et si oui, comment expliquer qu’un « Argentin » quitte le Népal ou l’Inde sans même un visa d’entrée sur son passeport tout neuf ? Et son père ? « On a pas réfléchi à tout ça… ». On essaye d’élaborer des solutions a 3, que des voies sans issue… la Chine est une immense prison.

Se rendent-ils seulement compte a quel point c’est cruel de faire croire à ce genre de promesse ?


On passe toutes nos dernières soirées ensemble a Lhassa dans le seul bar ouvert à cette saison non touristique. Gustav, le Suédois, a emporte sa guitare qu’il gratte chaque soir pendant que Renato, Alexandre, Fernanda et Joyce, les Brésiliens nous chantent des ballades d’Amérique latine. Pour remercier Tenzin, on lui a offert mon bouquin du Dalai Lama qu’on lui a tous dédicacé, avant que le groupe ne se disperse, chacun partant vers sa prochaine destination.

Il ne reste bientôt plus que Sebastian, attendant son train, et moi, mon avion.

Sebastian va partir dans une ville chinoise ou il va enseigner le yoga pendant quelques semaines (ce devait être quelques mois, mais j’apprendrai de lui plus tard que les autorites chinoises n’ont jamais voulu renouveler son visa) pour le compte d’une Chinoise rencontrée en Thaïlande. Quand Sebastian lui a téléphoné de Lhassa pour lui dire quand il arriverait, et lui décrire dans le flot de la conversation la situation au Tibet, elle ne savait pas de quoi il parlait… Elle qui voyage et a donc accès a l’information extérieure, s’y intéresse t-elle maintenant ?

A deux, on peut partager les frais d’hôtel… On s’est donc offert le luxe d’une chambre avec chauffage et douche chaude que je ne parviens plus a quitter. A l’extérieur, le froid est une torture à lui tout seul.

On passe nos journées, emmitouflés comme des momies dans nos couettes respectives, à regarder la télévision chinoise ; que des feuilletons ou jeux stupides à l’américaine, entrecoupés de propagandes à la gloire de Mao, et spots publicitaires pour les Jeux Olympiques. C’est d’un ennui tel qu’on coupe le son, et on s’amuse à refaire les dialogues a deux… c’est bien plus drôle, et je dois dire que Sebastian a un véritable talent pour ça !

La veille de mon départ, ayant fait part a Tenzin de mon désir de léguer mes 5 kilos de vêtements chauds à quelqu’un à qui cela puisse vraiment profiter, il nous emmène, Sebastian et moi, dans un orphelinat tibétain. Les petits kets, âgés de 3 à 15 ans y dorment a trois par lit. Le gérant de l’orphelinat refuse le moindre centime du gouvernement, et parvient à faire vivre la cinquantaine de rejetons par des donations. Ça n’empêche pas l’orphelinat d’être tapissé de drapeaux chinois et portraits des dictateurs au pouvoir (sans oublier Mao, évidemment), sans quoi, les autorités feraient fermer les lieux.


Le soir de nos adieux à 3, Tenzin me dit que c’est maintenant a son tour de me poser une question : « Gaele, quand crois-tu que le Tibet sera libre?»

Si je m’attendais a ca ! Question O combien difficile, mais a laquelle je m’efforce de répondre avec toute franchise...

Je lui réponds que je ne sais évidemment pas, mais qu'étant donne le pouvoir économique de la Chine, aucun de nos lâches petits États occidentaux n’aura les épaules suffisamment larges que pour dénoncer fermement les massacres, ... et surtout faire plus qu'adopter de belles résolutions qu’on oublie aussi vite que celles faites au Nouvel-An.

Que d’après moi, le seul espoir vient de l’ouverture économique de la Chine, en espérant que cela conduise le peuple chinois à pouvoir changer de gouvernement, et oser lever les yeux sur ce qu’ils ont fait…

Mais d’ici la, la population tibétaine sera complètement modelée à l’image de la Chine, sera devenue chinoise à part entière, et il sera trop tard…

Le Tibet est déjà mort, et il n’y a, d’après moi, aucun espoir de le voir ressusciter.

Ça ne nous donne néanmoins certainement pas le droit de fermer les yeux, et encore moins d’accepter…

Tenzin, pensif, acquiesce silencieusement. C'est la réponse à laquelle il s'attendait mais qu'il aurait préféré ne pas entendre...

Le Tibet d’avant 1950, et son peuple toujours aussi extraordinaire, resteront sans doute à tout jamais un conte quasi imaginaire que je raconterai à mon filleul… et à mes enfants.